De 1635 à nos jours

La disparition de Claude-François de Cusance puis de son fils Clériadus, en 1635, devait mettre Belvoir sous l'autorité de la veuve de Claude-François, Ernestine de Withem, marquise de Berghes. L'espace d'une longue tractation, leur fille aînée Béatrix épousait à Bruxelles Eugène Léopold Perrenot de Granvelle, prince de Cantecroix, gruyer de Bourgogne, unique héritier de la maison de Granvelle. Cette jeune épouse était considérée par les chroniqueurs de l'époque comme l'une des plus belles femmes de son temps, et qui plus est intelligente, instruite et honorable musicienne qui se distinguait au luth et au clavecin.

Mais aux mêmes dates débutait la guerre de "trente ans", redoutable époque où s'ajoutait aux misères de la guerre d'innombrables épidémies de peste. L'une d'elle devait emporter le prince de Cantecroix le 6 janvier 1637 et donner bien des inquiétudes à Béatrix qui, également atteinte, devait en réchaper après 5 semaines de maladie. Le duc Charles IV de Lorraine, réfugié à Besançon, avait déjà approché Béatrix et s'en était épris. Il était cependant marié à sa cousine Nicole de Lorraine mais prétextant la nullité de cette union, un traité de mariage avec Béatrix de Cusance devait être signé le 15 février suivant, traité par lequel sa mère lui donnait entre autres terres "la baronnie de Bauvoy et ses dépendances". Par un mariage célébré le 2 avril suivant, Belvoir entrait dans les biens de la couronne de Lorraine.

La maison de Lorraine, seigneur de Belvoir

Béatrix de Cusance, duchesse de Lorraine, baronne de Belvoir

Sept mois après son mariage, à la suite d'un incident d'équitation, Béatrix accouchait prématuément au château de Scey-en-Varais d'un fils prénomé François. Entre deux campagnes militaires, le duc Charles séjournait fréquement à Belvoir. Il y tomba malade en novembre et, devant la gravité de son état, y rédigea un testament par lequel il reconnaissait ce fils pour son héritier légitime, confiant la régence de ses états à Béatrix de Cusance, en présence de son médecin et , peut-être, du Révérend Père Pierre Fourrier. Il fit également venir son fils à Belleherbe pour fuir l'épidémie de peste qui s'étendait sur la région de Besançon. Celui-ci en succombera cependant fin février 1638 et, selon la volonté de son père, sera inhumé dans le caveau des baron de Belvoir.

La mère du premier mari de Béatrix, Caroline d'Autriche, n'admit jamais la mort de l'enfant, et persuadée qu'il était un petit-fils qu'on voulu lui cacher, elle le fit rechercher dans toute l'Europe. S'ensuivit de longs procès desquels elle fut toujours déboutée.

Le duc de Lorraine, se substituant à son épouse, avait mis en place une adminsistration particulière pour la gestion de ses biens : ainsi Belvoir se voyait doté d'un "directeur des affaires", d'un capitaine d'armes, capitaine-chatelain et d'un garde-meuble, tous officiers lorrains. Béatrix résidait au château et parfois accompagnait son mari dans ses voyages : c'est ainsi qu'elle accoucha d'une fille prénomée Anne, à Trèves, en 1640. Belvoir dû faire face à l'invasion suédoise de 1639 : 500 chevaux menés par le colonel von Rosen-Gossrop dévastèrent la région de Sancey sans pouvoir se rendre maître de la place. Le duc Charles IV avait heureusement complèté les moyens de défense par une compagnie de sa garde. En 1641 la menace se renouvelait, et Béatrix fit transporter sa "chapelle" (les reliques de la famille de Cusance) de Besançon à Belvoir pour la mettre en sureté. L'année suivante, depuis Worms, en Allemagne, elle cédait tous ses droits et titres sur la marquisat de Bergues-op-Zoom à sa fille Anne de Lorraine. 1643 et 1644 furent encore deux années de guerre et le nouveau commandant d'armes du château, Hermenfroid de Bermont, assura la défense et la remise en état des murailles.

En 1649, résidant à Bruxelles, Béatrix mit au monde un fils : Charles-Henri, à qui son père donna le titre de Prince de Vaudémont. La même année elle perdait sa mère: Ernestine de Withem était inhumée dans la chapelle du Saint-Sacrement de la cathédrale Sainte-Gudule de Bruxelles.

Bruxelles et Anvers ont profondément marqués la vie de Béatrix. Ces villes capitales lui permettaient la fréquentation de la haute société de l'époque : noblesse (voire royale, Charles II d'Angleterre, la famille de Nassau) , grands officiers (le conseiller Brun, ambassadeur d'Espagne auprès des Provinces Unies), musiciens (la famille Duarte), littéraire (l'anglais Richard Flecknoe ou Constantin Huygens qui est également un compositeur talentueux), artistique (Van Dyck, qui fit son portrait à plusieurs reprises, ou Hondhorst). Elle transmet ses talents de musicienne à sa fille Anne, et laisse une belle correspondance avec Huygens. Sa sœur, Marie-Henriette, épousera Just de Rye La Palud, marquis de Varambon, très fortuné seigneur comtois puis en secondes noces Charles-Eugène de Ligne, prince d'Aremberg, chevalier de la Toison d'Or. Son autre soeur, Madeleine, sera unie au comte Albert de Bergh s'Heerenberg, baron de Boxmer en Hollande. Leur jeune soeur, Desle, pris l'habit des Visitandines en fondant le couvent de Champlitte, et devait décéder en odeur de sainteté à 19 ans.

Mais l'héritage laissé par ses parents n'a pas suffit à son bonheur face à la conduite d'un mari souvent absent, changeant et volage, arrêté par les espagnols à Bruxelles, emprisonné à Anvers et assigné à résidence à Tolède pendant près de 5 années. Une bulle d'excommunication s'ajoutant aux incessantes démarches pour le faire libérer, un retour sans remerciements ou considération devait la ramener à Besançon en 1662. Malade, Béatrix rédige son testament le 20 mai 1663. La duchesse Nicole étant décédée, Charles accepte d'épouser officiellement Béatrix, mais par procuration, le 30 mai suivant. Elle s'éteint le 5 juin 1663 en présence de ses enfants et de son gendre et, selon sa volonté, sera inhumée dans la chapelle du roi Jacques de Bourbon à Besançon, sous l'habit des Clarisses avec un "monument sans pompe".

Sa stèle funéraire et son cœur, dans une enveloppe de plomb, sont aujourd'hui conservés dans la chapelle du château de Belvoir.

Anne de Lorraine, princesse de Lillebonne, baronne de Belvoir

Elle devait épouser le 7 octobre 1660 à Paris, en l'abbaye de Montmartre, François-Marie de Lorraine, comte puis prince de Lillebonne, fils de Charles de Lorraine, duc d'Elbeuf, futur général en chef des armées lorraines... et cousin germain de Louis XIV par son grand-père Henri IV. Le 4 aoùt précédent sa mère lui avait fait donation des baronnies de Belvoir, Cusance et St-Julien. En 1665 son père l'aidera à acquérir l'importante seigneurie de Commercy en Lorraine.Trois ans plus tard les troupes du prince de Condé se lancent à la conquête de la Franche-Comté, Belvoir se rend le 1er février au colonel baron d'Arbey. Le traité d'Aix La Chapelle rendit la province à l'Espagne en 1668, mais Louis XIV n'entendait pas lâcher cette proie et décidait d'une seconde invasion en 1674. Belvoir ouvrait ses portes au maréchal de Luxembourg en juin et un corps de sapeurs était envoyé pour procéder à la démolition du château et des murailles de la ville. Seules ces dernières seront détruites, le château (hormis fossé, pont-levis et tour du nord) ne devra son salut qu'à l'intervention d'Anne de Lorraine et de son frère Vaudémont, auteur d'une belle résistance dans la citadelle de Besançon face au roi de France.

Anne de Lorraine résidait habituellement à l'Hotel de Mayenne, à Paris, demeure de la famille de Lorraine-Guise, dont elle hérita. Des 9 enfants issus du couple, seules 2 filles survivront : Béatrix-Hieronyme et Elisabeth. C'est avec elles qu'Anne de Lorraine avait ses entrées chez le Grand Dauphin, à Versailles, qui les honnorait de son amitié, tout comme Madame de Maintenon. Disparue en 1720, la baronne de Belvoir et son mari avaient aupravant ordonné la construction de l'église actuelle du village pour remplacer l'ancienne chapelle, devenue dangereuse, ainsi que l'aménagement des halles par la mise en place de la travée de boutiques en pierre.

Alors que Béatrix-Hieronyme de Lorraine recevait la dignité d'Abbesse de Remiremont,sa soeur

Elisabeth de Lorraine, princesse d'Epinoy, devenait baronne de Belvoir

Elle avait épousé, en 1691, Louis de Melun, prince d'Epinoy, marquis de Roubaix, sénéchal héréditaire de Flandres, qui avait été tenu sur les fonds baptismaux à Versailles par Louis XIV et Marie-Thérèse d'Autriche le 3 mai 1675, et baptisé par Jacques-Bénigne Bossuet, précepteur du Dauphin. Maréchal des armées du roi en 1702, il meurt de la petite vérole à Strasbourg, en 1704, laissant 2 enfants en bas âge : Louis, qui lui succède, et Anne-Julie-Adélaïde.

Anne-Julie-Adélaïde de Melun, princesse de Rohan-Soubise, baronne de Belvoir

Elle devait épouser, en 1714, dans la chapelle du roi, Jules-François de Rohan prince de Soubise. Richement dotée par sa tante Béatrix de Lorraine, Anne-Julie était devenu l'un des plus beaux parti du royaume. En 1722 elle prêtait serment de fidélité comme gouvernante des Enfants et petits-Enfants de France et surintendante de leur maison. Avant de décéder tous deux après dix ans de mariage, ils auront eu 4 garçons et une fille. Charles, l'aîné, duc de Rohan-Rohan sera maréchal et pair de France et célèbre pour avoir organisé au palais de Rohan des "concerts d'amateurs" qui accueillirent le jeune Mozart. Son frère Armand ne sera pas moins célèbre : il est le cardinal-évêque de Strasbourg qui édifia et meubla le château de Saverne avec le goût que l'on sait. Mais c'est leur sœur Marie-Louise qui hérite de Belvoir.

Marie-Louise, princesse de Rohan-Soubise, comtesse de Marsan, dernière baronne de Belvoir

Née en 1720 elle sera élevée par sa grand-mère Elisabeth résidant à l'Hotel de Mayenne. Elle devait épouser en 1736 Gaston Jean-Baptiste Charles de Lorraine, comte de Marsan, fils de Louis, prince de Pons et de Mortagne. La cérémonie eu lieu en la chapelle de l'hotel de Mayenne, le Cardinal de Rohan, son oncle, recueillant les consentements. Outre les terres de Franche-Comté, elle recevait les possessions flamandes venant de la succession du Prince de Vaudémont et l'Hotel de Mayenne, l'entrée en jouïssance eut lieu en 1748 après le décès de sa grand mère.

Veuve très tôt, sans enfants, Marie-Louise de Rohan sera investite en 1743 de la charge de gouvernante des Enfants de France. C'est une figure de la cour, influente, elle se montre rapidement l'incontournable représentante de la puissante maison de Lorraine qu'elle choisi au détriment de celle de Rohan. Elle sera confrontée à la colossale banqueroute du prince de Rohan-Guéméné et à l'affaire du collier de la reine avec le cardinal de Rohan. En digne chef de famille, elle proposa de vendre sa fortune pour éponger les dettes et effacer les créances.

Elle se rendra acquéreur de la maison des musiciens italiens à Versailles en 1759, ce qui constitura son pied à terre jusqu'en 1776, date de la vente à Louis-Guillaune Lemonnier, 1er médecin du roi et botaniste, qui fera du jardin un des hauts lieux de la botanique française du XVIIIe siècle.

Bien qu'habitant Paris elle gère avec beaucoup d'attention ses biens franc-comtois par l'intermédiaire d'intendants et de fermiers. Le Château de Belvoir abrita une partie de son administration et fut le logement de ses officiers. Claude-Joseph Perreciot, éminent juriste comtois, sera son conseil et son "garde des archives". Elle prit un soin particulier à s'occuper et à entretenir de ses deniers les reliques de la famille de Cusance. Les reliquaires de plusieurs d'entre-elles seront refait et mis eu goût du jour en 1780.

En 1782, elle reçoit à Paris la visite de Maria-Féodorovna, Grande-Duchesse de Russie, née Sophie-Dorothée de Würtemberg-Montbéliard, pour la remercier de l'éducation donnée à son amie Madame Clothilde, princesse de Piemont, sœur de Louis XVI.

Elle fuit la révolution de 1789 et s'installe d'abord à Bruxelles puis à Coblence, où elle meurt en 1803.

Il ne semble pas que les héritiers de Mme de Marsan, les familles de Rohan-Guéméné puis de Rohan-Rochefort, aient porté le titre de baron de Belvoir au XIXe siècle.

Le château

En 1821, le grand séminaire de Besançon installa une succursale après un accord oral de M. Declercq, le chargé d'affaires des familles de Rohan à Paris, et y entreprend des travaux d'entretien et d'aménagement (l'aile ouest depuis le portail à l'actuel donjon avait été saccagée et vendue en morceaux par un intendant vereux dès 1807). Lui succéda une école privée quelques années après la réunion des séminaires d'Ornans, Belvoir, Cerneux-Monnot et Vesoul sur le site de Consolation. En 1848, la famille abandonne gratuitement ses biens à Belvoir (château, halles et terrains). Ceux-ci seront revendus à des particuliers 4 ans plus tard pour le château, et à la commune pour les halles. Le château sera ensuite morcellé, transformé en bâtiment de ferme puis lentement abandonné. Racheté en 1955 par le peintre Pierre Jouffroy, il a fait l'objet d'une longue et patiente restauration qui aura duré plus de 40 ans.